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 15 novembre 2011 

 

 COLOMBIE

 

La mort du Numéro "Un" des FARC va-t-elle renforcer la sécurité ?

Quid de la prospection dans les zones pétrolières et minières ?

 L'environnement des affaires sera-t-il amélioré ?

 

 

Une fois de plus, ce 4 novembre,  un haut commandant de la guérilla colombienne des FARC a été abattu lors d’opérations militaires menées, une fois encore, sous la houlette de Juan Manuel Santos. Ce qu'il fit en tant que ministre de la défense, il le répète en tant que président de la République colombienne (depuis août 2010), tout aussi déterminé à exterminer l’état-major du mouvement rebelle.

 

Mais cette fois-ci n’est pas tout à fait comme les autres : c’est le commandant en chef des FARC, Alfonso Cano,  de son vrai nom Guillermo León Sáenz Vargas, qui est tombé sous le feu de l’opération "Odyssée". Le numéro "un" de la guérilla avait pris, à fin mars 2008, la succession du chef et fondateur historique des FARC, Manuel  Marulanda, et il était devenu, depuis cette date, l'objectif majeur des forces armées colombiennes, bien qu'il soit considéré comme un "politique", disposé à négocier.

  

La stratégie militaire peut-elle aboutir à la paix ?

 

La question est maintenant de savoir si, en accord avec les déclarations triomphantes du président Santos et de son état major,  la fin de la guérilla des FARC est proche ou non, et avec elle la fin du conflit colombien, vieux de plus de 60 ans ?

 

Alfredo Molano Bravo, sociologue et journaliste, a connu Alfonso Cano,  l’intellectuel, suffisamment pour rendre hommage à  son courage et à la constance de ses opinions, sans partager, toutefois, ses positions par rapport à la lutte armée. Il est l'une des très rares personnalités à connaître réellement, pour les sillonner depuis des dizaines d’années, les zones rurales colombiennes où se déroule la guerre.

 

Or Molano  souligne le blocage de la situation sécuritaire et militaire depuis l’élimination de Cano : "Les deux forces en présence  [i.e. guérilla des FARC et gouvernement colombien] sont à la recherche d’une négociation avantageuse, et ceci est aujourd’hui le principal objectif de la guerre : réussir à établir une supériorité sur l’autre pour négocier au moindre coût, sans que cela soit trop évident. Au final, chacun essaie de négocier la reddition de l’autre".  Les propos du président Santos depuis Carthagène le 5 novembre, au moment de l’annonce de la mort d’Alfonso Cano témoignent d'une détermination qui ne laisse place à aucun dialogue, préalable à quoi que ce soit : "Démobilisez-vous, sinon, comme nous l’avons dit à de si nombreuses reprises, et comme nous l’avons démontré,  vous finirez soit en prison soit dans la tombe".

 

Il s’agit donc, en fait, d’une situation bloquée et l’argument selon lequel une victoire militaire serait accélérée et appuyée par une démobilisation en masse des rangs des FARC est certainement un leurre.  Ce blocage est  une vraie impasse, contrairement aux messages politiques relayés par des médias étroitement alignés sur les positions du gouvernement, car la possibilité d’une fin du conflit par la seule offensive militaire est tout simplement impossible.

 

Même si, dans l’immédiat, il est probable que de nombreux jeunes guérilleros quittent les rangs d’un mouvement armé qui en général, les laissent plus désenchantés que convaincus, deux autres facteurs sont à prendre en compte : ils seront immédiatement remplacés par d’autres jeunes, qui ne sont pas seulement recrutés par la force, mais se joignent aux FARC par manque total d’autres perspectives de vie. De même que les commandants tombés sont inévitablement remplacés, la relève des guérilleros de base est nourrie par une situation sociale faite de dénuement et manque d’avenir qui caractérise les zones rurales colombiennes.   

 

Quant à ceux qui quittent les rangs, il n’est pas non plus automatique qu’ils terminent démobilisés et en voie de réinsertion dans la société. Medófilo Medina, professeur émérite à l’Université nationale colombienne fait le constat suivant : "Pour les combattants de base, la démobilisation n’est pas une alternative en soit, étant donné que pour la majorité d’entre eux, la décision de rentrer dans les rangs des insurgés a été déterminée par l’absence d’opportunité d’éducation ou d’emploi. Si d’une façon utopique, on pense à une situation de post-conflit résultant d’une hypothétique démobilisation des FARC, il faudrait accepter l’existence de situations de violences multiples, générées par d’ex-combattants à la dérive, associés, de manière improvisée, à des groupes de pure délinquance, et aussi incorporés à des groupes criminels émergeants (BACRIM) [d’origine paramilitaire]".

 

En fait, une des hypothèses avancées par Alfredo Molano est que le président Santos aurait aspiré à une négociation éventuelle avec les FARC le mettant définitivement dans les grandes pages de l’histoire colombienne,  mais qu’il a été pris de vitesse par le secteur de l’armée qui demeure proche de l’ex-président Uribe – lequel n’a de cesse de critiquer, voire de tenter de discréditer, son successeur : "Celui qui profite le plus de cette mort [celle de Cano] est Uribe car cela retire à Santos la possibilité d’une négociation à laquelle Cano était de plus en plus explicitement disposé. La paix ne convient pas aux militaires, vu leur catégorie professionnelle,  pas plus que ne leur convient la justice civile".

 

 Les milieux d'affaires n'y croient pas

 

Quant à l’espoir de voir diminuer un budget militaire représentant actuellement 6 % du PIB colombien, pour le ramener à quelque chose de plus raisonnable comme 2 %, dans le cas de figure déjà improbable de la défaite et démobilisation des FARC, les premiers à souffrir d’une telle évolution seraient justement les militaires qui administrent "l’ordre public pour leur propre bénéfice". Les perspectives de paix sont donc aussi éloignées que précédemment.

 

Ceux qui ne s’y sont pas trompés sont les milieux d’affaires. Quatre jours après la mort de Cano, la revue Dinero prenait très au sérieux les déclarations des FARC de continuer la lutte armée, d’autant que les secteurs des mines et hydrocarbures qui reçoivent la plus grande partie des investissements directs étrangers – plus de  US $ 11 milliards entre janvier et octobre 2011- est dans le collimateur de la guérilla : "Bien que le président Santos ait dit que la chute de Cano  est le coup le plus dur jamais porté contre les FARC et qu’il ait appelé les guérilleros à se démobiliser, le groupe rebelle a répondu qu’il continuera sa lutte armée après la mort de son leader… Parce que Cano a été abattu, il ne faut pas se mettre à penser que les FARC n’existent plus, peu d’investisseurs étrangers internationaux qui connaissent l’histoire vont défendre cette idée",  a ainsi déclaré, depuis Miami, Alberto Bernal, directeur de recherches pour la société de conseil Bulltick Capital Markets.

 Laurence Mazure