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mars 2011 

 

CHINE

   L'impact des révolutions arabes

  

 Suivant de peu le choc de la forte hausse des produits alimentaires dans la population chinoise, les mobilisations du printemps arabe, qui ont déjà causé la chute rapide de deux régimes considérés comme "indéboulonnables", en Tunisie et en Egypte, accélèrent, en Chine même, la réorientation, déjà en cours, de l'ensemble des politiques économiques et sociales.

 

Le risque financier

 

Pour l'instant, les dirigeants chinois font leurs comptes. Le printemps arabe va leur coûter assez cher. Selon une déclaration récente de Yao Jian, porte-parole du ministère du commerce, les entreprises chinoises risquent, ainsi, d'enregistrer une perte de $ 20 mds environ, rien qu'en Libye. Le 7 mars, déjà, le ministre du commerce chinois, Chen Ming, évaluait au nombre de 50 les projets de contrats de travaux publics conclus en Libye par 75 entreprises chinoises, ce qui représenterait une valeur totale de $ 18,8 mds. Certes, le gouvernement chinois n'a pas investi directement en Libye, mais dans ce type de contrats, les opérateurs doivent avancer les frais et ils courent, donc, un risque de non-paiement.

 

Avant la fin février, la China National Petroleum Corp (CNPC), principal producteur chinois de gaz et de pétrole, avait interrompu sa production en Libye et évacué tous ses employés. Un communiqué de la compagnie précisait qu'elle avait stoppé sa production et mis à l'arrêt ses équipements "à temps et de manière ordonnée". La filiale de CNPC, PetroChina, était présente depuis 2002 en Libye. Pékin avait aussi, en février, évacué près de 29 000 de ses autres ressortissants, grâce à une importante opération navale, terrestre et aérienne, soit directement vers la Chine, soir via la Grèce, la Tunisie, le Soudan, Malte et les Emirats arabes unis. Les quelque 33 000 Chinois présents en Libye étaient employés essentiellement dans la construction de chemins de fer, le pétrole et les télécommunications.

 

La Chine craint aussi qu'un renversement de Kadhafi ne complique la protection des intérêts chinois en Libye. Pour Zhong Dajun, directeur du Centre des études et observations économiques de l'Université Beijing "Personne ne sait comment les opposants vont réagir, quand ils seront au pouvoir, en ce qui concerne les investissements étrangers en Libye. Les opposants semblent plutôt pro-occidentaux, et on ne sait pas s'ils accepteront des entreprises chinoises sur leur territoire". Bref, si les contrats établis sous le règne de Kadhafi étaient rompus, les entreprises chinoises pourraient enregistrer des pertes encore plus lourdes.

 

Cette inquiétude ne concerne pas seulement la Libye. C'est toute la politique des investissements chinois en Afrique – en Afrique du Nord notamment – et au Moyen-Orient qui pose problème. Les sorties d'IDE chinois dans le monde augmentent d'année en année. En 2010, le montant de ces derniers s'est élevé à près de $ 59 mds.  Selon Yao Jian, ce chiffre pourrait même dépasser le montant des investissements étrangers en Chine dans cinq ou dix ans ! "Il est donc indispensable de mettre en place un mécanisme de sécurité pour protéger les intérêts des entreprises chinoises à l'étranger", conclut ce porte-parole du ministère du commerce. La Chine s'inquiète tout autant des retombées des turbulences dans le monde arabe sur le prix mondial du pétrole.

 

Les intellectuels chinois tentent d'apporter une note d'optimisme dans ce débat. Ainsi une note récente rédigée par Zhang Hong, Xue Guoqing et Liu Xinglu, professeurs du département arabe de l'Université des Langues étrangères de Pékin, souligne-elle que "L'attitude amicale du Moyen-Orient vis-à-vis de la Chine ne devrait pas changer". Mieux : "Aucun gouvernement établi dans les pays du Moyen-Orient ne devrait pas changer sa politique amicale envers la Chine. Le plus important est ceci : que ce soit un nouveau gouvernement élu ou le gouvernement actuel, qui a été obligé d'être remanié, il devrait garder une certaine distance avec les Etats-Unis, en ce conformant à l'opinion publique de son pays". Ces intellectuels estiment ouvertement que "déplacement stratégique américain vers l'Est" pourrait être entravé (ndrl : du fait des liens entre les USA et Israël), ce qui aiderait à "proroger la période d'opportunité stratégique pour la Chine".

  

L'angoisse d'une contagion de la subversion arabe

 

Mais les angoisses des dirigeants chinois ne se calculent pas seulement en milliards de dollars. La note des professeurs du département arabe de l'Université des Langues étrangères de Pékin est, à ce sujet, très éloquente. Elle illustre aussi la façon un peu paranoïaque dont le régime chinois interprète le rôle des "forces hostiles" qui menacent, à son sens, la belle stabilité chinoise : "Du point de vue religieux, les forces fondamentalistes islamiques pourraient rebondir dans des pays du Moyen-Orient et s'infiltrer dans les régions chinoises à forte concentration de Musulmans, surtout dans le Xinjiang. En outre, cette vague au Moyen-Orient pourrait aider dans une certaine mesure les forces ennemies de l'intérieur ou de l'extérieur à subvertir le pouvoir de notre pays et créera une certaine pression pour la sécurité et la stabilité chinoises"...

 Les auteurs de ce texte ne perdent pas de vue l'importance de la justice sociale, de la probité et des réformes pour conforter la solidité du modèle chinois : "des réformes de façon à ce que le peuple puisse en bénéficier ce qui est la meilleure politique dite d'exercice du pouvoir pour le peuple"

 Mais pas question de sortir de ce "modèle" emprunt de langue de bois, surtout en ce qui concerne la liberté d'expression : "Il faut, écrivent-ils, renforcer le contrôle des médias à l'ère de l'Internet. Dans les troubles au Moyen-Orient, l'Internet et la télévision étrangère par satellite ont aussi joué un rôle d'agitateur. La Chine se trouve dans une période de changement de mode où les contradictions de toutes sortes sont très compliquées et les forces ennemies de l'intérieur et de l'extérieur du pays sont en quête de la moindre occasion pour créer des troubles. Dans cette situation particulière, il faut améliorer nos activités d'information sur l'Internet et renforcer le contrôle des médias"... Les intellectuels dissidents chinois sont prévenus !

 L'orientation de la politique économique et sociale chinoise a cependant déjà commencé à bouger. Comme le soulignaient les représentants du Trésor français, le 2 février, lors de leur présentation de la politique d'assurance-crédit de la France en 2011, "la correction des déséquilibres de la croissance sera l’enjeu majeur du renouvellement de l’équipe dirigeante chinoise en 2012".

 Répartition des richesses et probité

 Il ne se passe désormais pas de jour sans que les dirigeants chinois saisissent la moindre des occasions pour donner des gages de leur volonté d'agir en faveur de la justice sociale.

 Lors du douzième Forum de développement chinois, le 20 mars, le vice-premier ministre Li Keqiang a, ainsi, souligné l'importance de la stimulation de la consommation intérieure, de la promotion des réformes et de l'innovation pour la transformation économique du pays. "Face à des conditions internationales et intérieures compliquées, la Chine a donné la priorité au refroidissement des prix à la consommation dans ses politiques macro-économiques,". La Chine doit, à son sens, transformer son mode de développement économique, et donc faire des efforts pour accroître la demande domestique. "Nous allons ajuster la répartition des revenus afin d'assurer que l'augmentation des revenus des habitants suivra le rythme de la croissance économique," a-t-il ajouté. La capacité de consommation de la population chinoise devrait aussi être dopée par la construction d'un plus grand nombre de logements à des prix abordables et par l'instauration d'une assurance maladie accessible à toute la population.

 Li Keqiang devait conclure en affirmant que la Chine sera plus ouverte au monde et que la transformation économique du pays, grâce à l'accroissement de la consommation intérieure et à la modernisation industrielle, offrira plus d'opportunités aux entreprises étrangères.

Pour sa part, lors de sa rencontre avec Dacian Ciolos, Commissaire européen à l'Agriculture et au Développement rural, le 25 mars, à Pékin, un autre vice-premier ministre, Hui Liangyu a déclaré que les besoins alimentaires des 1,3 milliard de Chinois sont la priorité du gouvernement chinois. Du coup, Hui Liangyu a souligné que la coopération agricole est devenue une part importante du partenariat stratégique Chine-Union européenne (UE). Il a souhaité que les deux parties puissent profiter du dialogue Chine-UE sur l'Agriculture et le Développement rural, afin de faire avancer la coopération dans le secteur.

 

 Autre cible des dirigeants chinois : la corruption. Le premier ministre Wen Jiabao vient ainsi, lors d'une réunion du gouvernement, de  réitéré son appel à lutter contre la corruption, car celle-ci peut nuire à la stabilité sociale. S'en prenant en particulier aux fonctionnaires, il a donné sans le vouloir une saisissante illustration des pratiques qui ont cours en Chine. Ainsi a-t-il souligné, les fonctionnaires et leurs familles, n'ont pas le droit d'intervenir ou de manipuler les appels d'offre et les enchères. Ils seront aussi responsables s'ils acceptent des pots-de-vin, en espèces, en titres ou par carte bancaire, a-t-il ajouté. De plus, les directeurs des entreprises étatiques n'ont pas le droit de rechercher des gains illégaux à travers des opérations commerciales... Le premier ministre n'a pas caché que "certaines contradictions sociales sont devenues relativement préoccupantes".

 

Les dirigeants chinois tentent, aujourd'hui, de donner l'exemple en réduisant le train de vie de l'Etat et en limitant les dépenses administratives. A la fin 2010, le gouvernement de Pékin a ordonné aux entreprises publiques de reverser une part accrue de leurs profits - entre 10 et 15 % selon les secteurs - aux finances publiques. Ces sommes devraient être reversées aux budgets de l'éducation, de la santé et de la défense. Parmi les entreprises concernées figurent China Mobile, premier opérateur de téléphonie mobile au monde par le nombre d'abonnés, ou encore Sinopec, la société de raffinage la plus importante d'Asie.

 

Quelques cas spectaculaires sont aussi donnés en pâture aux médias chinois. Ainsi celui du ministre des chemins de fer chinois, Liu Zhijun, qui venait juste d'annoncer que son pays allait investir € 80 mds dans la construction de lignes de chemins de fer, en 2011, fait, selon une dépêche de l'agence officielle chinoise XinHua, l'objet d'une enquête pour "violation disciplinaire", c'est-à-dire pour soupçon de corruption. Liu Zhijun, 58 ans, aurait détourné plus de 800 millions de yuans (€ 88 mns). Selon le journal Global Times il prélevait 4 % du montant des contrats qu'il signait. Le quotidien ajoute que Liu Zhijun avait au moins dix maîtresses ! Heureusement que le Parti veille à ce que l'immoralité des puissants ne pousse pas les Chinois dans la rue…