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 avril 2011 

 

 AFRIQUE SUBSAHARIENNE

 L'Union européenne face au fiasco des élections qu'elle finance

 

 

L’élection ivoirienne et celle du Nigeria démontrent à quel point les élections, même plus ou moins régulières, sont susceptibles de déstabiliser les pays africains, en déchaînant la révolte des mauvais perdants. Finalement, en Côte d’Ivoire, seule la force a fait prévaloir le droit, tandis que l’acceptation par le Nord du Nigeria de la victoire de Goodluck Jonathan est loin d’être acquise.

 

Mais l’attitude des partenaires européens peut aussi contribuer à la déstabilisation. Dans plusieurs cas, l’UE a en effet financé et avalisé des scrutins contestables et contestés, incitant l’opposition à opter pour un boycott et risquant de répandre l’idée que seule l’insurrection peut apporter le changement.

 

Le Niger où l’UE a déboursé 16,3 millions d’euros représente une exception. Le scrutin jugé correct, dans l’ensemble, par les observateurs, permet à ce pays, un an après le coup d’Etat du 18 février 2010 de renouer avec la démocratie pluraliste, avec l’élection, le 1er avril dernier, au second tour, du candidat du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS) , Mahamadou Issoufou à la présidence de la République.

 

Mais cet arbre ne saurait masquer la série des fiascos électoraux dont certains étaient prévisibles, bien qu'ils soient financés par l’UE. C’est notamment le cas au Tchad, où l’UE a déboursé 10,9 millions d’euros.  Tout cela pour aboutir au boycott de la présidentielle du 25 avril, par les principaux candidats de l’opposition, Wadal Abdelkader Kamougué, Ngarléjy Yorongar et Saleh Kebzabo, qui ont dénoncé en chœur des fraudes massives durant les législatives du 13 février dernier, jugées pourtant "globalement  satisfaisantes" par l’ancien Commissaire européen au développement, l’eurodéputé belge Louis Michel, qui dirigeait la mission d’observation de l’UE. La chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton reconnaît des "défaillances" , mais estime que l’opposition n’a pas apporté la preuve qu’il y avait eu deux millions d’électeurs fantômes.

 

La série des fiascos financés par l’UE comprend aussi le Burundi, où l’opposition, après avoir dénoncé la fraude lors des municipales du 24 mai, a boycotté la présidentielle du 28 juin, la transformant en plébiscite pour le président Pierre Nkurunziza, mettant en cause la pertinence du financement de l’UE qui a contribué à hauteur de 5 millions d’euros à crédibiliser cette opération, aux côtés du Programme des nations unies pour le développement (PNUD), de la Belgique, du Royaume Uni, de la Suède, de la Norvège, de la France de l’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Union Africaine.

 

La Centrafrique représente un troisième échec retentissant. Dans ce pays, l’UE a financé à hauteur de 9,5 millions d’euros le processus électoral, avec la volonté de consolider le processus de paix. Mais aucune mission d’observation n’a été envoyée lors des élections législatives et présidentielles des 23 janvier et du 23 mars. Il a même fallu attendre le 4 mars, après que l’Organisation internationale de la francophonie ait dénoncé des irrégularités lors du premier tour de la présidentielle et des législatives, pour que Catherine Ashton sorte de son silence et fasse part de sa "préoccupation" dans une lettre adressée au président François Bozize et qu’après le deuxième tour, la Commission révèle que des soupçons de fraude l’ont incitée à ne pas débourser l’intégralité des montants annoncés pour le financement de l’élection. Mais la cause était entendue, dans la mesure où l’opposition n’est pas revenue sur sa décision de boycott des législatives du 23 mars. Résultat : on se retrouve avec un parlement presque monocolore avec seulement 8 députés d’opposition sur 105.

 

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L’eurodéputée socialiste belge Véronique De Keyser explique, par une question de budget, l’incohérence qui consiste à dépenser l’argent du contribuable européen pour financer des élections que l'Europe n’a pas l’intention d’observer. Selon elle, l’élection centrafricaine n’a pas constitué une priorité, selon le critère sacro-saint de "stabilisation". Cela constitue déjà un problème en soi, mais un autre est que l’UE et l’ONU ont tendance à mettre la charrue avant les bœufs. Ces deux institutions ne se sont pas posées beaucoup de questions sur le sens des consultations électorales au Tchad et en Centrafrique, où le retrait, en décembre 2010, des casques bleus des zones occupées par les rébellions, risquait de priver des populations des régions concernées de la possibilité de participer à ces scrutins dans des conditions de sécurité suffisante.

 

A noter encore dans la liste des cas litigieux, figurent en bonne place les élections au Togo au début 2010. Neuf millions d’euros y ont été dépensés par l’UE bien que des irrégularités aient été dénoncées par l’opposition avant même le scrutin. Il faut noter que souvent Bruxelles s’aligne sur Paris, bien réticente à reconnaître des faits méritant d’invalider des scrutins. Hasard ? Les ambassadeurs de l’UE à Bangui comme à Ndjamena ainsi que la fonctionnaire personne qui les supervise au Service d’Action Extérieure Européenne, le Quai d’Orsay de l’UE, sont toutes françaises.