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octobre 2015 

 

ARABIE SAOUDITE

  

Le paradoxe pétrolier

 

 

A la fin 2014, l'Arabie Saoudite s'était opposée au durcissement des quotas de l'OPEP car elle pensait que la chute du prix du pétrole aurait vite fait d'exclure du marché les producteurs dont les coûts de production sont les plus élevés, ceux qui exploitent des huiles de schiste, des sables bitumineux ou des gisements en eaux très profondes. Après le nouvel effondrement des cours enregistré durant l'été, cette stratégie semble avoir échoué. Nous nous trouvons au cœur du scénario que "Risques Internationaux" décrivait dès octobre 2013 dans un article précurseur intitulé "Pétromonarchies : menace sur les gros contrats à terme ?".

 

Bien que Riyad n'ait pas totalement perdu son bras de fer contre les huiles non conventionnelles, d'autres facteurs contribuent à maintenir des prix bas durant plusieurs années d'affilée. Pour casser cette tendance lourde à court terme, il faudrait qu'un événement exceptionnel - comme une déstabilisation du régime en place -  se déroule dans l'un des plus gros producteurs de l'OPEP, et tout spécialement en Arabie saoudite, ce qui place ce Royaume dans une position aussi centrale que paradoxale. Faudrait-il que Riyad succombe pour gagner son pari ?

 

 

L'Arabie saoudite paye cher sa propre stratégie…

 

Cette année, l'Arabie saoudite devrait connaitre un déficit budgétaire de l'ordre de 20 % de son PIB, un pourcentage qui pourrait, d'ailleurs, être aggravé par le coût de la guerre au Yémen, un coût sur lequel peu de données fiables sont aujourd'hui disponible. Or Riyad ne dispose pas d'une grande marge de manœuvre pour réduire ses dépenses publiques. Ce sont elles qui permettent de conserver un taux de croissance compatible avec la croissance démographique du royaume et qui permettent, par la même occasion, de limiter le chômage des Saoudiens de souche, bref, d'acheter une paix sociale plus fragile qu'on ne le croit souvent.

 

Alors, certes, l'Arabie bénéficie de réserves considérables. Mais comme les autres pays du Golfe, elle a commencé à tirer dessus pour boucler le déficit de ses finances publiques. Conséquence annexe, au niveau mondial, le marché des pétrodollars est en train de se tarir. Un certain nombre d'économistes se demandent d'ailleurs - contrairement aux déclarations officielles du FMI - si les pays du Golfe pourront maintenir une parité fixe avec le dollar US, comme c'est le cas actuellement.

 

Signe des temps, Riyad a dû lever l'équivalent de 9 mds US$ auprès des banques locales, cet été, pour éviter de trop tirer sur ses réserves. Le 1er septembre, c'est le Qatar qui a lancé une émission obligataire de 4 mds US$ sur les marchés financiers de la région.

 

Le FMI recommande à Riyad une rationalisation des dépenses fiscales, notamment un gel de la hausse de la masse salariale de la fonction publique (proportionnellement plus élevée dans ce royaume que dans les autres pétromonarchies voisines) mais la décision n'est pas facile à prendre, pas plus que celle qui consisterait à réduire les subventions au prix des produits énergétiques à l'intérieur de ce vaste territoire.

 

 

Pourtant sa stratégie n'a pas totalement échoué…

 

Il se pourrait que l'Arabie saoudite soit actuellement en passe de gagner son bras de fer contre les huiles de schistes. C'est un phénomène récent. Jusqu'en mai dernier, les producteurs américains indépendants ont tenté de compenser la baisse de leurs revenus en augmentant les volumes produits, cela pour honorer leurs dettes qui sont souvent colossales, eu égard à leur taille.

 

En effet, les milieux financiers américains, en particulier les "hedge funds", ont considérablement investi dans ces activités, plusieurs années durant, à la recherche des seuls rendements qui leur semblaient alors attractifs dans un environnement des plus moroses. Ils ont contribué à la formation d'une bulle financière qui inquiète désormais les grands groupes bancaires. Depuis le début septembre, ceux-ci appellent à la retenue, notamment lors du renouvellement des crédits qui va se faire cet automne. Bref, un coup d'arrêt brutal devrait être mis aux opérations de cavalerie que pratiquent les producteurs depuis le début d la chute du prix du pétrole.

 

Les plus faibles ont déjà mis la clé sous la porte : des dizaines de milliers d'emplois ont été perdus, notamment dans le Dakota et le Colorado. Et ce n'est qu'un début. Or les friches industrielles ainsi désertées laissent des territoires dévastés. L'heure est à la constatation des dégâts écologiques (notamment la fréquence des secousses sismiques induites) ce qui renforce le clan des opposants aux hydrocarbures non conventionnels.

 

Il est clair que, dans le monde entier, les pressions en faveur des gaz et pétroles de schiste ont perdu de leur vigueur. Et il n'est pas sûr qu'elles reprendront à la moindre hausse des cours du brut, comme certains le pensent. La pause actuelle pourrait bien être celle du bilan et du renoncement, après l'heure de l'engouement irrationnel qui avait accompagné la montée en puissance des hydrocarbures non conventionnels.

 

Ainsi l'Arabie saoudite peut-elle se targuer d'avoir, au moins, gagné ce bras de fer, peut-être même de façon définitive.

 

 

Et pourtant les prix baissent…

 

Depuis la fin 2014, il s'est produit plusieurs phénomènes dont les stratèges saoudiens n'avaient probablement pas mesuré l'ampleur. Du fait de la baisse de leurs revenus, la plupart des producteurs de pétrole conventionnel, comme la Russie, le Venezuela, le Nigeria ou l'Irak ont accru leur production dans l'espoir de freiner la chute de leurs recettes. D'ailleurs, l'Arabie saoudite elle-même a fait comme les autres, en portant sa production à un niveau inégalé, supérieur à 10 millions de barils par jour (mns b/j).

 

De son côté, l'Iran s'apprête à revenir en force sur le marché du pétrole. Sa production devrait, dès 2016, être accrue de 1 mn b/j de plus.

 

Dans le même temps, la baisse du prix des produits pétroliers n'a pas eu l'effet de coup de fouet escompté sur les consommateurs. Certes, les automobilistes ont un peu accru leurs déplacements, mais la faiblesse de la croissance mondiale a considérablement freiné la hausse de la demande en provenance des industriels.

 

L'agence internationale de l'énergie "AIE" constate que l'offre de pétrole dépasse la demande mondiale de 3 mns b/j, un chiffre exceptionnellement élevé qui explique le remplissage à ras bord des capacités de stockage dans le monde. Les réserves de brut restent en effet "proches de niveaux pas vus à cette période de l'année depuis au moins 80 ans", selon le Département américain de l'Énergie "DoE". Elles ont enregistré une progression de près de 27% par rapport à septembre 2014. Il faudra plusieurs années rien que pour résorber ces excédents, ce qui limitera l'effet du déclin des productions non conventionnelles.

 

Certes, la chute brutale des investissements des grandes compagnies pétrolières mondiale (près de 300 mds US $ déjà reportés) finira par avoir un effet sur le volume de la production mondiale. Mais avec un effet retard que les milieux pétroliers estiment de l'ordre de cinq années. D'autant qu'il n'est pas question pour l'instant d'interrompre les projets déjà lancés.

 

Les milieux pétroliers ont considérablement revu leurs espérances à la baisse : un retour des prix à hauteur de 60 $ le baril l'année prochaine serait même, désormais, pour eux, une sorte de "divine surprise". On est bien loin des prix supérieurs à 100 $ qui ont précédé l'effondrement des cours. On est même loin des prévisions de la Banque mondiale et du FMI qui, au début 2014, s'attendaient à un fléchissement des prix autour d'une moyenne de 90 $ à moyen terme, à partir de 2015.

 

De plus, le facteur "temps" pourrait entraver la stratégie saoudienne. Car les temps changent. Un peu partout dans le monde, les États s'engagent sur des "mix énergétiques" qui concourent à la baisse de la consommation des énergies fossiles, soit par le biais des économies d'énergie, soit par celui des énergies alternatives, renouvelables. Ce qui était hier perçu comme une sorte d'utopie est déjà une réalité, en Europe notamment. Le poids croissant des pays émergents pourrait, certes, contrarier cette tendance, mais eux aussi privilégient, quand ils le peuvent, des ressources renouvelables locales, notamment la géothermie qui avance à pas de géant.